11 octobre 2026 · Facebook

Nominations partisanes. Ce que sont devenus la Caisse de dépôt et Investissement Québec

De Jean Lesage et Jacques Parizeau à Northvolt, Celsius et le REM. Comment la Caisse de dépôt et Investissement Québec ont glissé vers les nominations partisanes, les rendements sous l'indice et moins d'un dollar sur cinq investi au Québec, et ce qu'il faudrait changer.

Nominations partisanes. Ce que sont devenus la Caisse de dépôt et Investissement Québec

Il faut sérieusement se questionner sur les nominations partisanes et se demander ce que sont devenus la Caisse de dépôt et placement du Québec et Investissement Québec.

En juin 1965, Jean Lesage a donné deux missions à la Caisse. Protéger l'épargne des Québécois avec un rendement suffisant, et canaliser ces fonds vers le développement accéléré des secteurs publics et privés du Québec. Jacques Parizeau, son architecte, voulait un levier pour financer Hydro-Québec, bâtir des entreprises québécoises et donner aux francophones une place dans leur propre économie, pas une économie contrôlée par les fonds de Bay Street à Toronto. Investissement Québec, créée en 1998, devait compléter ça en finançant directement les entreprises d'ici.

En 1980, Jean Campeau, sous-ministre des Finances, devient président de la Caisse. L'actif est de 11 milliards de dollars, presque entièrement au Canada, en bonne partie en obligations du gouvernement du Québec et d'Hydro-Québec. La loi fédérale limite à 10 % les placements hors du pays. La Caisse est à 90 % chez nous et elle est le premier gestionnaire d'actions canadiennes au pays. En 1990, 36 milliards.

En 2000, 88 milliards. La limite hors Canada passe à 25 %, puis à 30 % en 2001. Elle disparaît complètement en février 2005, abolie par le gouvernement libéral de Paul Martin dans le budget de Ralph Goodale. C'est là que tout a basculé. Au même moment, le gouvernement Charest réforme la loi de la Caisse, projet piloté par Yves Séguin, adopté en décembre 2004. En 2008, l'actif au Québec est de 33,4 milliards sur 120, soit 28 %, et les deux tiers sont des obligations.

En 2015, 248 milliards. La Caisse crée CDPQ Infra et devient elle-même maître d'œuvre de projets de transport, à commencer par le REM. En 2019, Pierre Fitzgibbon réforme Investissement Québec, fait passer son capital de 4 à 5 milliards et y fusionne Export Québec, le CRIQ et Investissement Québec International. En 2020, l'actif de la Caisse atteint 365 milliards, dont 68 au Québec, soit 18,6 %.

Au 31 décembre 2025, 517 milliards. Le Canada pèse 29 %, les États-Unis 38 %, l'Europe 17 %, l'Asie-Pacifique 10 %. L'actif au Québec est de 100 milliards, un maigre 19,4 %. Investissement Québec déployait en moyenne 1,1 milliard par année entre 2004 et 2008. En 2025-2026, elle a déployé 4,9 milliards auprès de plus de 2100 entreprises. Son portefeuille de fonds propres a rendu 2,6 % en 2024-2025 et 5,1 % en moyenne sur cinq ans, selon la PDG Bicha Ngo en commission parlementaire. La vérificatrice générale a constaté que des interventions financées à même les fonds propres de la société découlaient de demandes de représentants du gouvernement.

Le pire dossier, c'est la filière batterie. La vérificatrice générale Christine Roy a analysé en juin 2026 onze entreprises financées par Québec, 2,2 milliards autorisés, 1,9 milliard versés. Quatre ont fait faillite. Northvolt, Lion Électrique, Taïga et Recyclage Lithion. Deux autres ont abandonné leur projet. Au 31 mars 2026, environ 700 millions étaient inscrits en pertes ou en aides non remboursables. Québec a mis 270 millions directement dans la maison mère de Northvolt en Suède, perdus au complet avec la faillite de mars 2025, plus un prêt de 240 millions pour le terrain de McMasterville.

Tout ça, c'est notre argent. Les cotisations au Régime de rentes prélevées sur chaque paie, les régimes de retraite des employés de l'État que nos impôts garantissent, le Fonds des générations, 19,5 milliards déposés à la Caisse.

Chaque membre du conseil de la Caisse est nommé par le gouvernement. Le président du conseil, Jean St-Gelais, a dirigé l'Autorité des marchés financiers puis Revenu Québec sous Jean Charest, a été greffier du Conseil exécutif sous Pauline Marois de 2012 à 2014, puis PDG de La Capitale. François Legault l'a nommé président du conseil d'Investissement Québec en janvier 2020 et président du conseil de la Caisse en octobre 2021. Le PDG, Charles Emond, ancien de la Banque Scotia, est entré en poste en février 2020 avec l'approbation du gouvernement Legault. En décembre 2025, à moins de dix mois des élections, le même gouvernement a reconduit St-Gelais jusqu'au 16 décembre 2030.

Le 25 février 2026, sept mois avant le vote, le même gouvernement a ajouté Luc Meunier au conseil. Sous-ministre aux Finances, passé par Investissement Québec, patron de la Société québécoise des infrastructures de 2013 à 2017 pendant le montage du REM, puis vice-président aux placements de La Capitale sous Jean St-Gelais. Deux hommes du même réseau et de la même compagnie d'assurance au sommet d'un organisme qui se dit indépendant du gouvernement.

Pierre Fitzgibbon a siégé au conseil de la Caisse de 2009 à 2012, nommé par le gouvernement Charest. Christian Dubé a été premier vice-président de la Caisse pour le Québec de 2014 à 2018 sous Michael Sabia. En 2018, les deux deviennent ministres de François Legault. En 2023, Legault nomme Sabia PDG d'Hydro-Québec et refuse qu'il vienne s'expliquer en commission parlementaire.

Comment peut-on sortir le Québec de son gouffre financier en répétant continuellement les mêmes erreurs, avec les mêmes nominations partisanes?

À Investissement Québec, Fitzgibbon a fait nommer son ami Guy LeBlanc PDG le 18 avril 2019. Au registre des entreprises, le 2 mars 2019, les trois premiers actionnaires de Move Protéine étaient Guy LeBlanc, son fils Renaud et Pierre Fitzgibbon. LeBlanc a cédé ses actions à sa conjointe le 10 avril. Fitzgibbon a cédé les siennes le 15 avril à Luc Laperrière, le lobbyiste pour qui l'Assemblée nationale l'a blâmé en novembre 2020. La Presse avait annoncé le nom de LeBlanc des semaines avant la fin du processus des chasseurs de têtes, payé 60 000 dollars de fonds publics. LeBlanc, ancien associé directeur de PwC à Montréal, siégeait au conseil de Lion Électrique. Québec a ensuite soutenu Lion à hauteur de 177 millions. Lion s'est placée sous la protection de ses créanciers en décembre 2024 et Legault a admis une perte d'environ 140 millions. La commissaire à l'éthique Ariane Mignolet a mené cinq enquêtes sur Fitzgibbon. Départ du conseil des ministres en juin 2021 parce qu'il détenait des actions d'ImmerVision et de White Star Capital, deux entreprises financées par Investissement Québec. Retour trois mois plus tard. Depuis novembre 2024, il est conseiller spécial chez Osler, le cabinet d'avocats qui a mené l'enquête sur Otéra Capital pour la Caisse en 2019.

Le conseil d'Investissement Québec aujourd'hui, c'est Geneviève Fortier, cheffe de la direction de Promutuel, choisie par Fitzgibbon en 2022, Louis Morisset, ex-PDG de l'Autorité des marchés financiers, nommé en juin 2026, et le sous-ministre de l'Économie Mathieu Gervais, qui y siège d'office. Ça en fait, des nominations partisanes, juste avant l'effondrement de la CAQ.

La commission Charbonneau a établi que SNC-Lavalin a versé plus d'un million de dollars en dons illégaux au PLQ et au PQ entre 1998 et 2010, et 200 000 dollars comptant à Union Montréal en 2005. SNC faisait partie, avec Dessau, CIMA, SM et Genivar, d'un cartel d'ingénieurs qui se partageait les contrats publics à Montréal et à Longueuil. Pour le CUSM, SNC a payé 22,5 millions de pots-de-vin à Arthur Porter et Yanaï Elbaz. Pierre Duhaime, l'ancien PDG, a plaidé coupable en 2019. Un cadre de la firme espagnole OHL a témoigné que Riadh Ben Aïssa lui avait demandé de se retirer parce que « Montréal est la ville de SNC ». OHL avait soumissionné 60 millions de moins et a perdu. OHL a eu le CHUM à la place, le plus gros PPP de l'histoire du Québec, et c'est de là que sort Daniel Farina, patron de CDPQ Infra depuis le 1er janvier 2026. En Espagne, OHL et son fondateur Juan Miguel Villar Mir sont au cœur du dossier Lezo, une enquête de l'Audience nationale sur une pratique généralisée de pots-de-vin pour obtenir des contrats publics.

Jean-Marc Arbaud, qui a piloté le REM pendant dix ans, a travaillé chez SNC-Lavalin de 1997 à 2005, puis en 2011 et 2012 comme vice-président des opérations de Global Power et directeur général de la division brésilienne. Duhaime a démissionné en mars 2012 et Ben Aïssa a été arrêté en avril 2012. Le REM a été construit par le consortium NouvLR, dont SNC faisait partie, et il est exploité par un groupe formé d'Alstom et de SNC. Alstom a plaidé coupable aux États-Unis en décembre 2014 et payé 772 millions de dollars américains d'amende pour des pots-de-vin en Indonésie, en Arabie saoudite, en Égypte et aux Bahamas. Pendant ce temps, la Caisse était le premier actionnaire de SNC avec 20 % des actions et lui avait prêté 1,5 milliard en 2017. En février 2019, en plein scandale fédéral, Michael Sabia a déclaré que la Caisse serait « un roc » derrière SNC. SNC a plaidé coupable de fraude en décembre de la même année pour la Libye et payé une amende de 280 millions.

Le REM avait été annoncé à 5,5 milliards en 2016. La vérificatrice générale Guylaine Leclerc a établi en 2025 que le coût total est passé de 7 milliards en 2018 à 9,4 milliards en 2024, et que la Caisse a toujours préféré présenter un coût net de 8,3 milliards. Le REM de l'Est a été abandonné en 2022. Ce sont eux qui vont maintenant gérer le tramway de Québec.

Le conseil de CDPQ Infra compte huit membres, dont cinq sont des cadres de la Caisse. Son président est Emmanuel Jaclot, chef des infrastructures de la Caisse depuis 2018. C'est dans son secteur que la Caisse a fait grimper sa participation dans Azure Power, en Inde, jusqu'à 53 %. En novembre 2024, le département de la Justice et la SEC des États-Unis ont accusé trois anciens cadres de la Caisse, Cyril Cabanes, vice-président infrastructures pour l'Asie-Pacifique, Saurabh Agarwal et Deepak Malhotra, d'avoir participé à un stratagème de pots-de-vin de plus de 250 millions de dollars américains versés à des fonctionnaires indiens aux côtés du groupe Adani. Cabanes siégeait au conseil d'Azure comme représentant de la Caisse. Au début de 2023, selon La Presse, le placement de la Caisse dans Azure ne valait plus que 127 millions. Malgré tout, la même filiale a reçu le tramway de Québec et dirige le consortium retenu par Ottawa pour le train à grande vitesse Québec-Toronto.

Les rendements sont faibles. Sur cinq ans, de 2021 à 2025, la Caisse affiche 6,5 % par année. Son portefeuille d'actions, 236 milliards, a rendu 12,0 % par année. Le S&P 500 a donné environ 14 % par année en dollars américains sur la même période, dividendes compris. Le TSX, environ 16 %. Les actifs réels de la Caisse, 176 milliards en immobilier et en infrastructures, ont rendu moins 0,2 % par année sur cinq ans. En 2024, la Caisse a fait 9,4 % contre 11,8 % pour son indice de référence, la pire sous-performance en dix ans, et 265 millions de primes ont quand même été versés à 2198 employés. En 2025, 9,3 % contre 10,9 %. En plus de ne pas performer en investissant ailleurs dans le monde, on rate l'occasion d'investir dans de grands projets au Canada et surtout au Québec.

Jean-Claude Scraire, PDG de 1995 à 2002, a engagé 3,2 milliards dans Quebecor Media en 2000 pour bloquer Rogers sur Vidéotron, un placement que la Caisse a dû dévaluer par la suite. Henri-Paul Rousseau, PDG de 2002 à 2008, a laissé la Caisse accumuler 12,6 milliards de papier commercial adossé à des actifs, le tiers de tout ce papier au Canada. Il est parti en mai 2008 chez Power Corporation, de la famille Desmarais, quelques mois avant que la Caisse annonce une perte de 39,8 milliards, moins 25 % en une année.

Michael Sabia a été nommé en 2009 par le gouvernement Charest au terme d'un processus où un comité créé pour l'occasion a entériné le choix du premier ministre. Sous lui a éclaté en 2019 le scandale d'Otéra Capital, la filiale de prêts immobiliers, où une vice-présidente avait un conjoint qui avait été en affaires avec des membres de la famille Rizzuto, selon le Journal de Montréal. L'enquête externe a mené au congédiement du PDG d'Otéra, Alfonso Graceffa, pour manquements éthiques graves.

Sous Charles Emond, la liste s'allonge. 150 millions de dollars américains investis en octobre 2021 dans Celsius, un prêteur en cryptomonnaies, radiés au complet dix mois plus tard. Le fondateur, Alex Mashinsky, a plaidé coupable de fraude et a été condamné à douze ans de prison. 200 millions dans Northvolt, perdus à la faillite de mars 2025, pendant qu'Investissement Québec y perdait 270 millions de plus.

Ce qui se passe n'est pas normal. Ces gens sont soit corrompus, soit incompétents. Un conseil nommé au complet par le gouvernement, avec un président reconduit jusqu'en 2030 par un parti qui n'a plus un seul député depuis le 5 octobre. Des ministres qui sortent de la Caisse et des patrons de la Caisse que les ministres recasent. Un ami nommé PDG d'Investissement Québec. Des cadres accusés aux États-Unis pour des pots-de-vin en Inde. Deux exploitants du REM condamnés pour corruption. Des centaines de millions radiés dans la crypto, dans une usine de batteries et dans un fabricant d'autobus. Un rendement de 6,5 % pendant que les marchés faisaient 14 et 16. Moins d'un dollar sur cinq investi au Québec. Il faut arrêter de prendre les Québécois pour des valises.

Tout ce cirque doit cesser. Paul St-Pierre Plamondon a fait campagne sur l'exemplarité de l'État. Il s'est engagé à faire comparaître en commission parlementaire tout candidat choisi pour diriger une société d'État, à faire le ménage dans les primes des PDG et à se donner le pouvoir de congédier les dirigeants responsables de mauvaise gestion grave. Investissement Québec et la Caisse de dépôt doivent avoir des conseils indépendants qui choisissent eux-mêmes leurs dirigeants, dans un processus d'embauche public, hors du cabinet du premier ministre. Les dirigeants doivent comparaître chaque année en commission parlementaire et rendre compte de chaque placement de plus de 100 millions. L'opposition doit jouer son rôle de vigie avant que nos institutions signent des contrats, pas après. La population doit avoir le droit, en tout temps, de refuser par référendum un investissement majeur à l'étranger fait avec son argent. Le commissaire à l'éthique doit avoir juridiction sur les administrateurs et les dirigeants des deux organismes, avec un délai d’au moins deux ans avant de passer d'un ministère à une société d'État, ou l'inverse. Le grand ménage commence là.

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