1 juin 2026 · Facebook

Un marché trop concentré? Les chiffres derrière le discours

Le marché serait trop concentré, les Sept Magnifiques tireraient tout vers le haut, l'IA serait une bulle. Les chiffres de la concentration et pourquoi les vieux modèles d'analyse ne tiennent plus devant cette transformation.

Un marché trop concentré? Les chiffres derrière le discours

Depuis des mois, j’entends le même discours de la part des gestionnaires de portefeuille et autres experts du monde financier. Le marché serait trop concentré. Une poignée de géants technologiques tirerait tout vers le haut, comme avant un krach et que l’IA serait une bulle. Peut-être. Mais je crois qu’ils se trompent d’époque. Nous ne sommes pas devant une bulle classique comme celle du web, nous sommes selon moi au début d’une transformation qui rend plusieurs vieux modèles d’analyse périmés. Les chiffres de la concentration donnent le vertige.

Au début de 2026, les sept géants qu’on appelle les Sept Magnifiques, le Mag 7, soit Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, NVIDIA, Meta et Tesla, valaient à eux seuls environ 35% du S&P 500. En leur ajoutant Broadcom, JP Morgan et Berkshire Hathaway, les dix plus grandes entreprises pèsent près de 40% de l’indice, laissant les 490 autres se partager le reste.

Il y a cinq ans, en 2020, ces dix-là ne représentaient pourtant que 22%. Et en 2025, les sept titres du Mag 7 ont généré à eux seuls plus de 40% du rendement total de l’indice. Sans eux, la performance du marché américain aurait été ordinaire. La concentration s’accélère, et ces sociétés multiplient les acquisitions comme jamais auparavant. Nous sommes dans un changement de paradigme complet.

À bien y penser, des auteurs de science-fiction l’avaient prédit avant nous, et c’est troublant de voir à quel point tout ce qu’on imagine finit par se concrétiser. George Orwell, dans 1984, annonçait la surveillance totale d’un pouvoir voyant tout. Aldous Huxley, dans Le Meilleur des mondes, une société entière façonnée par la technologie et la consommation de masse. Blade Runner mettait en scène la Tyrell Corporation, géant de la bio-ingénierie qui fabriquait des humains synthétiques. Terminator imaginait Cyberdyne Systems, une entreprise informatique et militaire dont l’intelligence artificielle, Skynet, finissait par échapper à tout contrôle. Resident Evil donnait à voir Umbrella Corporation, conglomérat à la fois pharmaceutique, biotechnologique et militaire, agissant au-dessus des États. Ready Player One imaginait IOI, une firme cherchant à s’emparer du monde virtuel où l’humanité tout entière s’était réfugiée. Mr. Robot décrivait E Corp, conglomérat financier et technologique détenant une part si colossale de la dette mondiale que sa chute ferait s’effondrer l’économie. On riait même des Stark Industries d’Iron Man, empire de l’armement, de l’énergie et de la haute technologie. Le problème, c’est que la réalité de 2026 commence sérieusement à ressembler à ces œuvres qu’on croyait être de pures fictions.

L’IA, l’informatique et la robotique, une mode, une bulle, vraiment?

En deux ans à peine, trois percées en sciences. En informatique quantique, la puce Willow de Google a exécuté en 2025 le premier algorithme à surpasser de façon vérifiable les meilleurs superordinateurs, environ 13 000 fois plus vite, tout en faisant chuter les erreurs de manière exponentielle, ce qui lève un verrou qui bloquait le domaine depuis trente ans. En médecine, à partir d’AlphaFold, qui a valu le prix Nobel de chimie 2024, la filiale Isomorphic Labs de Google DeepMind a conçu de toutes pièces des molécules nouvelles, dont un traitement contre le cancer entré en essais cliniques sur l’humain en 2026. Et en intelligence pure, les systèmes de Google et d’OpenAI ont atteint en 2025 le niveau de la médaille d’or à l’Olympiade internationale de mathématiques, prouvant qu’une machine peut désormais raisonner, et non plus seulement mémoriser. Trois domaines, une même direction, tout s’accélère en même temps. Et ce n’est que le début. Les experts en informatique quantique et en intelligence artificielle, chez NVIDIA, Google et les autres, prédisent que les dix prochaines années produiront plus de remèdes, d’innovations scientifiques et de percées pharmaceutiques que les cinquante dernières réunies. Tout converge dans le même sens, la superintelligence va continuer d’avancer, le quantum va prendre son envol, et plus le temps passe, plus le rythme s’accélère.

Pourquoi est-ce différent d’une simple mode boursière. Parce que dans presque toutes les entreprises, le principal coût demeure la main-d’œuvre, et c’est précisément ce coût que l’intelligence artificielle et la robotique sont en train d’attaquer. La donnée la plus brutale est passée presque inaperçue.

Au premier trimestre de 2026, la part des revenus des entreprises américaines versée aux travailleurs est tombée à 54,1%, son plus bas niveau depuis que la statistique existe, soit depuis 1947. Pendant ce temps, la productivité grimpait de 2,9% sur un an. Les entreprises produisent plus, mais une part toujours plus petite de cette richesse retourne aux employés.

L’informatique et le logiciel il y a quelques années dévorait que l’immatériel, la musique, les journaux, les magasins. Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’il s’attaque à l’atome. Un tracteur, un camion, un entrepôt, un robot, un bistouri ne sont plus des objets mécaniques, ce sont des ordinateurs avec des roues ou des bras. Et une license de systèmes informatiques, ça appartient à celui qui écrit le code, pas à celui qui le manie. La frontière entre une entreprise technologique et une entreprise physique disparaît. Tous les secteurs deviennent, à leur tour, des secteurs de logiciel, d’intelligence artificielle.

Et ce n’est plus une théorie. Le patron de Salesforce, Marc Benioff, s’est vanté publiquement d’avoir réduit son service à la clientèle de 9 000 à 5 000 employés grâce à ses agents d’intelligence artificielle, parlant des huit mois les plus excitants de sa carrière. Amazon a supprimé environ 16 000 postes corporatifs en janvier 2026, portant à plus de 57 000 ses coupes depuis fin 2022, tout en accélérant ses dépenses en IA.

Et ça ne touche pas un secteur, ça les touche tous. La Chine montre déjà l’avenir de l’automobile et du manufacturier. Sa main-d’œuvre industrielle est passée de 115 millions de personnes en 2013 à moins de 85 millions en 2025, une perte de plus de 30 millions d’emplois, et ça pendant que ses exportations battaient des records. Plus de production, moins de bras. Foxconn a remplacé 60 000 travailleurs par des robots dans une seule usine. Xiaomi exploite une usine qui sort un téléphone à la seconde sans aucun humain sur le plancher. La densité robotique chinoise atteint 470 robots pour 10 000 travailleurs, trois fois la moyenne mondiale. Des constructeurs comme BYD conçoivent leurs nouvelles usines, qu’on surnomme des usines sombres parce qu’elles tournent sans lumière ni présence humaine, autour de l’automatisation totale dès la première brique. BYD produit déjà des voitures à l’échelle mondiale avec moins de main-d’œuvre que ses rivaux occidentaux. Quand cette technologie sera pleinement maîtrisée, ce sont des millions d’emplois du secteur automobile qui se concentreront dans une poignée de compagnies.

Le même scénario se déroule partout. Dans le minier, les grandes compagnies australiennes opèrent depuis des années des flottes de camions de halage géants entièrement autonomes et des trains de minerai sans conducteur, pilotés à distance à des centaines de kilomètres des fosses. Dans la logistique, Amazon robotise tout et Walmart suit. Dans la construction, des édifices entiers et des data centers seront bientôt bâtis en grande partie par des bras robotisés, avec de moins en moins d’opérateurs. Et le mouvement gagne le camionnage autonome, les ports et terminaux maritimes automatisés, l’aviation et l’aéronautique. Tous les secteurs vont être bouleversés. Et celui qui dominera ne sera pas le mieux placé dans son industrie traditionnelle, ce sera celui qui contrôle l’infrastructure informatique, le logiciel et les robots qui la font tourner.

Amazon. L’entreprise exploite aujourd’hui plus d’un million de robots dans ses entrepôts, pour environ 1,5 million d’employés, un ratio qui approche un robot par humain. Près de 75% de ses opérations de livraison impliquent désormais une forme de robotisation. Le résultat se mesure froidement, le nombre de colis expédiés par employé est passé d’environ 175 à près de 3 870 en une décennie. Selon des documents internes rapportés par le New York Times, Amazon viserait à remplacer jusqu’à 600 000 postes par l’automatisation d’ici 2033. Pendant ce temps, elle prévoit 200 milliards de dollars de dépenses en capital pour la seule année 2026. Voilà à quoi ressemble une entreprise qui transforme sa main-d’œuvre en logiciel.

C’est pourquoi qualifier ces géants de simples sociétés technologiques est devenu réducteur. Microsoft est dans le logiciel, le cloud, l’IA, la cybersécurité et le jeu vidéo. Amazon est détaillant, fournisseur d’infrastructure cloud, logisticien et géant de la publicité. NVIDIA n’est plus un fabricant de puces, elle est l’infrastructure de base de toute l’économie de l’IA. Tesla incarne le glissement à l’état pur, un constructeur d’objets physiques qui se mue en entreprise de logiciel et de robots. Elle vend déjà sa conduite autonome par abonnement mensuel, transforme une vente d’acier ponctuelle en revenu récurrent, exploite des robotaxis sans chauffeur à Austin et construit une usine pour son robot humanoïde Optimus. Tesla et BYD le démontre, la direction est limpide, même un constructeur automobile bâtit désormais sa valeur sur le code, pas sur la tôle et la main d’oeuvre.

Et puis il y a SpaceX, qui montre ce qu’une seule entreprise maîtrisant le logiciel peut faire à une industrie entière. En 2025, elle a réalisé environ 52% de tous les lancements orbitaux de la planète, et près de 85% des lancements américains, en réduisant le coût de mise en orbite jusqu’à 65% grâce à la réutilisation de ses fusées. Une industrie autrefois dominée par des agences nationales est maintenant tenue par une seule compagnie privée. Ce qui s’est produit dans l’espace se reproduira dans les transports, les manufactures, l’énergie et la logistique. L’économie physique ne disparaît pas, elle se fait coloniser. Les usines, les mines et les routes deviennent des plateformes logicielles, et celui qui contrôle la plateforme impose des marges de logiciel à des industries qui n’avaient que de minces marges industrielles.

Voilà pourquoi je crois que c’est une erreur de voir le Nasdaq comme un simple pari sur la tech. Y investir aujourd’hui, c’est de plus en plus parier sur les futurs leaders de toutes les industries à la fois, la santé, la défense, le transport, l’énergie, l’agriculture. Bientôt, il n’y aura même plus de secteur automobile ou agricole au sens classique. John Deere est lui aussi en train de tout automatiser et robotiser ses prochains modèles. Il y aura bientôt des entreprises de logiciel qui se trouvent à fabriquer des voitures ou à cultiver des champs.

C’est ça, la virtualisation de l’économie physique, le revenu se détache de l’objet et migre vers la couche numérique qui le pilote. Et cette couche-là, contrairement à l’usine ou au champ, n’appartient qu’à une poignée d’acteurs.

Cela ne veut pas dire que les valorisations n’importent plus ni que les corrections ont disparu. Les cycles continueront, des entreprises échoueront, d’autres seront remplacées. Une concentration aussi extrême peut masquer ce qui se passe sous la surface et amplifier les chutes si le leadership se rétrécit.

Le risque existe, et il est réel.

Mais le débat sur la concentration passe à côté de l’essentiel. Nous entrons peut-être dans une ère où la technologie n’est plus un secteur parmi d’autres, mais la couche de base qui transforme tous les autres. Le cabinet Cognizant estime que 93% des emplois américains pourraient être au moins partiellement exécutés par l’IA, libérant plus de 4 500 milliards de dollars de productivité. Cette richesse ira quelque part. Elle ira d’abord à ceux qui détiennent la technologie.

Et c’est ici que la question cesse d’être boursière pour devenir civilisationnelle. Si la valeur se déplace du salaire vers le capital robotique, et que ce capital est concentré dans quelques mains, alors la richesse ne se concentre plus par accident de cycle, elle se concentre par construction. Un robot, c’est du capital qui fait le travail d’un humain sans jamais toucher de salaire. Tout le rendement va au propriétaire de la machine, jamais au travailleur remplacé. C’est exactement pour ça que la part du travail s’effondre, et ça ne fait que commencer.

Je crois que nous allons vers un monde où l’humain travaillera de moins en moins, pendant qu’une poignée de géants produiront une quantité quasi infinie de productivité, d’avancées technologiques et de percées scientifiques. L’humain restera un humain, mais il deviendra secondaire sur le plan économique. Et derrière tout ça se profile la superintelligence, des systèmes plus capables que nous dans presque tous les domaines, qui bouleversera absolument tout.

On entre, je crois, dans un infini d’opportunités. Comme dans chaque révolution, une partie de la population qui ne saisit pas la technologie va crier au danger. Je trouve ça inutile, parce que la suite est inévitable. Les capitaux mondiaux se resserrent déjà à une vitesse folle et dessinent, dès maintenant, le monde de demain. Il va falloir réapprendre à voir le travail et l’humain autrement. Je l’ai déjà écrit, dans cinquante ans, l’humain pourrait être un animal super intelligent qui n’est tout simplement plus, grâce à son seul cerveau biologique, l’espèce la plus intelligente de la planète. Je ne parle ni de violence ni d’extinction. Pensons à tous ces animaux qui peuplent la Terre depuis des millénaires sans travailler pour personne. Je crois sincèrement que dans cent ans, l’humain refera partie de la nature, au même titre que les oiseaux, les poissons et les autres mammifères. Le revenu universel finira par s’imposer, et nos systèmes politiques, gouvernementaux et économiques en seront complètement transformés. Vive les arts, les marches en nature, le temps en famille et les sports et loisirs.

La vraie question, celle que presque personne ne pose, n’est donc pas de savoir si l’IA est une bulle. Elle est de savoir qui possédera les robots et les intelligences qui feront tourner l’économie de demain, que feront les gouvernements pour réglementer et taxer ces entreprises. Il faudrait se demander ce qu’il restera à ceux qui ne possèdent que leur travail. Le véritable risque, pour l’investisseur comme pour le citoyen, n’est peut-être pas d’être trop exposé à l’intelligence artificielle. C’est de sous-estimer à quel point elle va tout transformer sans s’y préparer.

Le monde va changer.

Lire et commenter sur Facebook

Ce travail de recherche est indépendant et gratuit. Si vous le trouvez utile, vous pouvez l'encourager par une contribution volontaire, du montant de votre choix.

Contribuer